Le Liban ou le syndrome de la Suisse brisée
Par Anthony R. Najm
Pendant que les terrasses de Montréal vibrent à l’approche du Grand Prix, à quelques milliers de kilomètres de là, un phare historique de la culture méditerranéenne tente de ne pas s’éteindre. Le Liban, autrefois surnommé la « Suisse du Moyen-Orient », ne se fissure pas seulement sous le poids des bombes ; il s’est profondément affaibli de l’intérieur. Face à la fragilité de ses institutions et malgré l’élection récente d’un président pour sortir de la vacance politique, une idée explosive, longtemps taboue, s’impose désormais comme l’ultime cri de survie d’un peuple : le fédéralisme. Faut-il y voir le coup de grâce d’une nation éclatée, ou au contraire, l’électrochoc inattendu capable de rebâtir un avenir viable ? Plongée au cœur d’une transformation radicale où se joue le destin d’un peuple pluriel et profondément enraciné.
Le temps s’écoule sur le Liban comme une eau lourde, charriant les débris d’une grandeur qui s’efface. La terre des cèdres se fracture de l’autre côté de la Méditerranée. Elle se fissure sous les effets d’un conflit externe, un différend profond entre Israël et le Hezbollah qui consume lentement ses lisières.
L’État se trouve aujourd’hui en grande détresse financière. Si la présidence a fini par être pourvue pour mettre un terme à la paralysie totale, les divisions n’en demeurent pas moins profondes. Dans ce paysage fracturé, une idée autrefois murmurée à voix basse s’impose désormais comme un courant puissant : le fédéralisme. Ce projet de division en cantons autonomes progresse et quitte le domaine des simples théories de salon. C’est le cri de survie d’un peuple qui exige de préserver le dernier espace d’expression régional où les chrétiens codirigent encore leur destin.
L’histoire est un fleuve sans retour en arrière. Le pacte fondateur de 1943, qui ancrait le pouvoir exécutif chez un président chrétien maronite, reposait sur une majorité démographique aujourd’hui disparue. Soixante ans de départs définitifs et de berceaux moins remplis ont fait des chiites la communauté désormais la plus nombreuse. Cette réalité des chiffres a brisé l’ancien équilibre. Les Accords de Taëf en 1989 ont entériné cette érosion en confiant le pouvoir à un Conseil des ministres collégial.
À l’asymétrie des urnes répond l’asymétrie des moyens d’action sur le terrain. L’opposition chrétienne s’était unie dans un blocus parlementaire strict pour refuser un président choisi par Téhéran, mais sa protection reste très fragile face au déploiement matériel du Hezbollah. La structure chiite s’est muée en un ensemble souverain qui agit de manière totalement parallèle. L’armée régulière libanaise, affaiblie par la crise économique, ne peut s’y opposer sans ouvrir les vannes d’un nouveau conflit interne. La célèbre résolution 1701 de l’ONU glisse sans effet, car le Hezbollah écoute les orientations de Téhéran en ignorant les suppliques de Beyrouth.
Ce paysage mouvant efface le passé et dissout les vieux récits. Le mythe des canaux secrets reliant jadis les forces chrétiennes au Mossad israélien appartient désormais aux livres d’histoire. La confrontation moderne a changé de lit. Le renseignement israélien déploie sa suprématie cyber de pointe en s’appuyant sur des informateurs de toutes les confessions pour guider ses interventions ciblées. La solution cherche désormais la lumière des chancelleries. C’est à visage ouvert, fort de sa légitimité constitutionnelle et sous l’aile de Washington, que le président Joseph Aoun tente désormais de négocier l’avenir et la sécurité du pays.
Le fédéralisme apparaît alors comme une alternative pragmatique pour sauver l’essentiel. Imaginer un canton chrétien centré sur le Mont-Liban et Beyrouth-Est devient une option forte. Des banques locales y garantiraient une transparence totale, permettant d’investir en toute sécurité loin de la corruption du pouvoir central. Ce serait un havre de paix occidental et neutre où l’on pourrait travailler, vivre et bâtir l’avenir.
La lucidité force pourtant à regarder sous la surface, là où les remous cachent des réalités sombres pour les familles chrétiennes de la périphérie, notamment dans la Bekaa ou au Sud-Liban. La loi leur reconnaîtra peut-être la propriété de leurs terres ancestrales, mais la réalité culturelle locale agira différemment. Un canton voisin entièrement soumis à la théocratie pèsera lourdement. Les répercussions régionales agiront comme une main invisible qui poussera les derniers gardiens des racines au départ, amenuisant la présence chrétienne des lisières.
Le fédéralisme ne doit pas être une renonciation, mais la source d’un dialogue refondateur. Un Liban viable doit abriter tous ses enfants à la seule condition d’exclure les mouvements radicaux de l’équilibre. Pour tarir cette tension, il faut analyser l’origine de cette violence. Ces groupes organisés découlent des secousses géopolitiques occidentales passées. Les interventions extérieures et le démantèlement des institutions ont créé le terrain de la misère sur lequel l’Iran a bâti son influence. Comprendre ces mécanismes n’est pas cautionner les actes, c’est trouver le moyen de détourner le courant en offrant des alternatives de dignité, de droit et d’économie.
La société civile porte une responsabilité historique majeure. Son poids financier et sa maîtrise des technologies offrent de nouvelles perspectives pour imposer le compromis d’une décentralisation intelligente. Cette structure doit protéger l’identité de chacun sans abandonner le reste du pays au désordre. Les forces vives du Liban doivent impérativement s’asseoir autour d’une même table pour que le fleuve de la nation retrouve son cours tranquille. En cas d’échec, le pays se divisera en un archipel de doutes où les peurs deviendront totalement étanches.
En définitive, les réflexions partagées à travers cet article ne se veulent pas un constat de résignation, mais bien un ensemble de suggestions positives et pragmatiques pour l’avenir. Le fédéralisme ou la décentralisation intelligente ne doivent pas être synonymes de rupture, mais devenir le point de départ d’un dialogue refondateur. En redonnant de l’autonomie et de la dignité à chaque région, tout en misant sur l’incroyable force de la société civile et de sa diaspora, le Liban peut encore inverser le cours de son histoire. Voyons ces propositions comme des clés pour ouvrir de nouvelles perspectives économiques et sécuritaires, loin des extrémismes. Il ne s’agit pas de diviser pour affaiblir, mais de réorganiser pour protéger, afin que ce pays de contrastes redevienne, enfin, un havre de paix et de coexistence.
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